Goldman et les enfoirés

Sans le vouloir, Jean-Jacques Goldman a brisé un tabou. L’immense chanteur, « Français préféré des Français » selon le Top 50 du JDD, a ouvert un débat interdit à travers les paroles de Toute la vie. Les inégalités entre les générations sont un sujet politique, économique et social dont personne n’ose jamais parler, comme une fatalité qui colle à la peau. C’est la fracture cachée de la société française, tue car sans doute trop délicate à reconnaître au pays de l’égalité et de Mai-1968. Cette chanson pour les Enfoirés, outre ses aspects moralisateurs, nourrit une polémique d’autant plus large qu’elle déborde le simple cadre d’une conversation musclée entre deux générations. L’opposition entre « jeunes » et « vieux » est réductrice : les maux dont il est question concernent des millions de familles de quarantenaires, de trentenaires, bien au-delà donc des seuls lycéens et étudiants. L’emploi tout d’abord. Goldman fait ainsi protester les « ados » : « Vous aviez tout, paix, liberté, plein-emploi. Nous c’est violence, chômage et sida. » Le plein-emploi correspond à un taux de chômage inférieur à 5% de la population active. Une situation que la France n’a plus connue depuis… le quatrième trimestre de 1979. Ce ne sont donc pas les jeunes d’aujourd’hui qui en ont souffert en premier mais leurs parents. Même chronologie pour le Sida, découvert en 1983. Le patrimoine, ensuite. Deux phrases s’y rapportent implicitement : « On s’est battu, on n’a rien volé », et « Tout ce qu’on a, il a fallu le gagner. » Heureusement!, serait-on tenté de répondre. Sauf que les conditions ont changé. La succession des crises économiques et des reprises sans lendemain depuis le choc pétrolier de 1973, additionnée à l’allongement de la durée de la vie qui reporte les successions par rapport au temps d’avant (qui était le temps d’avant), a entraîné une rupture historique dans la constitution des patrimoines. Les jeunes générations au sens large, donc, accèdent plus lentement à la propriété que les baby-boomers, ce que l’Insee montre dans un graphique de cette étude. Les enfants du milieu des années 1960 – les parents des ados de la chanson – ont eu plus de peine à aller aux bouts de leurs rêves que leurs prédécesseurs, surtout en comparaison avec leurs grands-parents. Une forme de panne de l’ascenseur, qui se voit dans cette autre enquête de l’Insee sur le patrimoine.

19. mars 2015 par admin
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